En chaire et en os

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Jn 12, 20-33 – V° DIMANCHE DE CARÊME (22 mars 2015)

Ce mois-ci, cela fera tout juste deux ans qu’un de mes amis prêtres, alors qu’il venait de se confesser et qu’il garait sa moto devant son presbytère parisien, est subitement tombé dans le coma, avant de décéder quelques jours plus tard. L’abbé Antoine avait trente-sept ans et avait été ordonné moins de six ans auparavant…Son cœur s’est arrêté sans que rien, d’un point de vue médical, n’ait pu laisser présager quoi que ce soit.

Sa mort nous a violemment surpris, mais probablement davantage nous, ses frères, que lui-même.

En effet, deux mois avant cet événement, nous descendions ensemble, en voiture, jusqu’au Puy-en-Velay, pour effectuer une retraite spirituelle, au cœur de l’hiver. Je me souviens parfaitement de la longue discussion que nous eûmes alors. Nous avions évoqué, avec un mélange d’humour et de gravité, l’heure de notre mort et – pour être précis – les instructions que nous laisserions à ceux que nous appelons – un peu rapidement d’ailleurs – « les vivants ». Antoine me dit qu’il avait récemment pris conscience de l’importance de bien se préparer, parce qu’on pouvait être rappelé à toute heure Il était heureux d’avoir pris le temps de rédiger son testament, en plus de vivre cette retraite. Au cœur de son sacerdoce restait inscrite la devise du « scout toujours » : il s’agissait bien de demeurer « toujours prêt », dans la vie comme dans la mort. Cette discussion singulière me revint lorsque la nouvelle de sa mort fut annoncée, avec évidemment cette question : avait-il eu un pressentiment ?

Si j’évoque sa mémoire ce soir, c’est notamment parce que l’Évangile que l’Abbé Antoine choisit de faire entendre pour sa messe de funérailles fut précisément celui que nous venons de proclamer, en ce cinquième dimanche de Carême ! Impossible, désormais, de l’écouter sans me demander pourquoi ce frère a choisi ces paroles divines entre mille ?

On peut se dire qu’ayant pressenti que l’heure du départ était imminente, il décidait de nous faire entendre les sentiments mêmes du Christ à la veille de sa propre mort ? Mais on peut tout autant postuler l’inverse : imaginer plutôt que c’est la méditation de cette page d’Évangile qui le rendit soudainement plus attentif, dans sa propre foi de chrétien et de prêtre à la nécessité d’être « toujours prêt »…

Et à cette prise de conscience, l’Évangile continue de nous inviter très personnellement. Nous priant de ne pas nous apprêter à méditer sur la mort du Christ sans entrevoir la nôtre !

En effet, si je devais suggérer un point de réflexion pour nous aider à approfondir ces paroles reçues de la bouche même du Sauveur, je nous poserais la question suivante (qui était peut-être celle de l’abbé Antoine) :

Suffit-il de mourir pour entrer dans la vie ?

Une lecture rapide et superficielle, mais présomptueuse en fait, nous conduirait à dire que Jésus l’affirme ici : Si le grain de blé tombé dans la terre meurt, il donne beaucoup de fruit…Donc, mourir, c’est entrer dans la vie ! etc.

Mais c’est faire bien peu de cas de ces trois mots qui devraient attirer notre attention : eis tèn gèn, dans la terre ! Car on peut tomber, mourir en dehors de la terre ou du moins de la « bonne terre »… Souvenez-vous, dans une précédente parabole, la fameuse allégorie du « semeur sorti pour semer », Jésus avait expliqué que la semence pouvait rester bien seule au point de « mourir de ne pas mourir ». Que le grain de blé peut choir en dehors du terrain : sur le chemin infertile ou dans les ronces qui représentent « les soucis de la vie présente ».

Autrement dit, à la question : «Suffit-il de mourir pour entrer dans la vie ?» Il faut oser répondre, à la lumière de la Révélation qui est sans ambiguïté à ce sujet : non. Pour entrer dans la vie, il faut tomber, mourir dans la bonne terre !

Celui qui prononce cette sentence est Lui-même la Parole vivante qui s’apprête à mourir et dont la mort, survenant dans la bonne terre, va devenir pour nous source intarissable de vie !

La bonne terre

Mais quel est donc ce lieu, cette « bonne terre » qui peut donner à notre mort de porter du fruit ? Cette bonne terre où nous voudrions mourir avec Jésus, nous aussi ? Ce n’est évidemment pas un lieu topographique, mais spirituel. Vu d’en bas, on l’appellerait la grâce ; vu d’en haut la gloire ! Il s’agit, pour le Christ, de la communion parfaite avec le Père, dans l’Esprit ; et, pour nous, de la communion avec le Père, dans le Christ et l’Esprit !

Aux Grecs qui voudraient physiquement voir Jésus et accéder à Lui, Jésus déclare qu’il est déjà possible de Le rejoindre, autrement que physiquement. Il s’agit de le retrouver dans sa communion avec le Père !

Jusqu’ici, il semble que le dévoilement du mystère de l’union du Christ avec le Père restait l’apanage de la fine fleur du collège apostolique : souvenez-vous de l’événement privé, il y a quatre semaines, de la Transfiguration sur la montagne, réservé à Pierre, Jacques et Jean… Maintenant, voici que les Grecs sont eux-mêmes invités à plonger dans le mystère en rejoignant un « Lieu » parce que c’est l’« Heure » ! Une porte s’ouvre qui ne se refermera jamais, celle du libre accès auprès du Père (Ep 3), par le Christ !

Et ce Lieu (cette Heure), c’est celui de l’obéissance, de l’abandon inconditionnel au Père magnifiquement résumé par l’épître aux Hébreux à l’instant : « Bien qu’il soit le Fils, Il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa passion, et ainsi conduit à sa perfection, Il est devenu pour tous ceux qui Lui obéissent (Grecs compris !) la cause du salut éternel ». Ce que dit mystérieusement Jésus ici : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il Me suive et là où Je suis, là aussi sera mon serviteur ».

À portée d’âme

Frères et soeurs bien-aimés, sommes-nous profondément convaincus que ce lieu et que cet instant que Jésus désigne pour Lui-même autant que pour nous-mêmes, demeurent toujours accessibles pour qui veut bien s’y rendre dans la foi et poussé par l’amour, en esprit ? Qu’il n’est pas un endroit de la planète et pas un instant de mon existence qui ne puisse me contraindre à rester sous l’emprise du Mauvais ? Que cet acte d’allégeance au vrai Dieu, tant que je suis conscient et vivant en cette vie, peut être posé ? Que la vraie liberté, pour qui a été régénéré par le baptême, est toujours à portée d’âme ? Qu’il n’est pas d’impasse pour celui qui rejoint dans la foi celui qui est le Chemin ?

Jésus annonce ici que le Prince de ce monde, c’est à dire Satan, va être jeté dehors… Mais ne peut-on pas dire que cette déclaration s’oppose à l’enseignement de saint Jean qui écrit que le monde entier est soumis au pouvoir du Diable ? Qu’elle s’oppose également à l’expérience commune qui peut nous laisser penser que le business de l’Adversaire prospère plutôt bien….le massacre de nos frères d’Orient le montre chaque jour ! Mais « jeté dehors » ne signifie pas plus, il me semble, dans la bouche du Fils de Dieu, un lieu géographique que l’Heure, un repère temporel. Ou plutôt que c’est à partir de ce lieu qu’est la Croix et de cette Heure qui est la mort du Christ qu’un dedans et un dehors, à partir de cet événement historique qui s’est produit en Palestine il y a deux mille ans, se dessinent jusqu’à la fin des temps.

La doctrine catholique enseigne que ce LIEU et cette HEURE sont « transcendants », c’est à dire accessibles à tout homme depuis lors, par la foi ! Qu’il n’est pas plus nécessaire d’aller en Terre Sainte que de faire un voyage dans le temps pour rejoindre ce mystère, comme des millions de saints l’attestent depuis lors ! La «bonne terre », la «sainte terre » est une patrie spirituelle. À partir de la mort de Jésus sur la Croix, le chemin de l’obéissance de la foi est ouvert à tout homme qui décide de l’emprunter ! Nous pouvons tous et toujours rejoindre Jésus dans sa communion à la volonté du Père.

La vraie Terre Sainte

Et ceci nous conduit à la conclusion suivante : qu’il existe assurément, pour le diable, des véritables zones de non-droit sur la terre ! Des domaines inaccessibles, des bonnes terres, des espaces protégés où le grain peut germer et porter du fruit, où des arbres peuvent pousser et fructifier au centuple. Et ces lieux imprenables, vous les connaissez : ce sont les cœurs des saints ! C’est à dire VOS cœurs de baptisés ! Lorsqu’ils sont comblés de grâce, pleinement régénérés par le sacrement du Pardon, illuminés par la parole du Salut et nourris de la sainte Eucharistie ! Nos cœurs deviennent des citadelles imprenables pour l’Ennemi ! Vos cœurs vraiment décidés à aimer « en vérité », dans la fidélité, la chasteté et la générosité !

Rejoindre le Christ dans sa sainte volonté qui est celle du Père, dans le projet d’amour qu’Il a pour chacun d’entre nous, revient à mettre en œuvre sa liberté d’enfant de Dieu, en rejoignant ce Lieu et cette Heure. Ne vous dites pas seulement : le Seigneur a peut-être un projet général pour moi, une idée de chemin à suivre… Rappelez-vous que c’est de façon beaucoup plus précise, dans nos journées les plus banales, voire les moins intéressantes… que nous pouvons demander à Jésus, non pas de le voir (il faut y renoncer… avec les Grecs !) mais de le rejoindre (il faut s’y décider …avec les vrais disciples).

Et pour cela Lui demander inlassablement : Où es-Tu Seigneur, pour que je puisse Te rejoindre ? Où veux-Tu que je Te suive, où veux-Tu que je demeure ? Que veux-Tu que je fasse tout à l’heure ? Qu’en penses-Tu ? Est-ce vraiment bien là que Tu m’attends ?

Autant de questions qui se résument dans celle de l’Evangile : « Maître où demeures-Tu ? »

Et cette disposition intérieure, qui nous fait rejoindre l’Heure à chaque heure et le Lieu en tous lieux, nous établit dans une paix et une joie dont l’obéissance du Christ nous garde de jouir en égoïstes, puisqu’elle nous associe tout uniment à l’œuvre de la rédemption, nous donnant de porter du fruit bien au-delà de nos capacités…

Semper parati

Aimer la vie et la vie plus que sa propre vie, c’est cela !

C’est mettre son honneur, autant que sa joie, à travailler pour la gloire de Dieu.

C’est avoir saisi que « toujours prêt », parce qu’elle est la devise du Maître, reste la devise de tout disciple !

Les yeux fixés sur Jésus-Christ, poursuivons notre marche vers Pâques, fermement décidés à en faire un chemin de libération, à obtenir de Lui et de son Père un « cœur nouveau » régénéré dans l’Esprit et docile à la grâce !

Un cœur rétabli dans l’Alliance et qu’aucune influence, aucune force, aucun assaut ne saurait ravir !

Un cœur libre de vrai chrétien, un cœur de saint…

un cœur dans lequel bat un autre cœur :

le Cœur glorieux du Ressuscité ! Amen.

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