En chaire et en os

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Jn 10, 11-18 – IV° DIMANCHE DE PÂQUES – 26 AVRIL 2015

En fait, qui est concerné par la question du célibat des prêtres ?

Les prêtres ? Pas si sûr… On a parfois l’impression que cette question intéresse – et donc concerne – tout le monde, ce qu’on est en droit de trouver amusant… Mais qui plus sérieusement, qui n’est pas faux ! Le fait que très régulièrement, des personnes qui se disent loin de l’Église abordent ce sujet avec passion, fournit inconsciemment la preuve que les prêtres sont un bien commun ! Paradoxalement, ces interrogations de salon ou de café du commerce trahissent l’inavouable universalité du sacerdoce, ce qu’il me plaît de souligner pour commencer.

Néanmoins, saint Jean affirmait à l’instant que « le monde ne peut pas connaître les enfants de Dieu puisqu’il n’a pas découvert Dieu » ( 1 Jn 3, 1). Autrement dit, si le monde entier est en effet concerné par cette question, celle-ci ne peut être bien traitée qu’avec les yeux de la foi et notamment à partir des paroles du Bon Pasteur Lui-même qui vient de nous brosser un superbe autoportrait.

Curieusement, le Christ – qui nous a plutôt habitués à révéler son mystère en nous dévoilant qui Il est – précise ici ce qu’Il n’est pas : Le Bon pasteur n’est pas un mercenaire… Pourquoi ? Peut-être embrasse-t-Il d’un seul regard, tous les temps à venir. Jusqu’à leur consommation, ces siècles au cours desquels le Bon Pasteur consacrera et enverra des hommes chargés de prolonger sa mission, de courir après les brebis égarées et de réveiller les brebis trop bien rangées ! Et par conséquent Il aperçoit un risque : celui de voir le sacerdoce détourné de son sens. Celui de voir une mission divine réduite à une affaire seulement humaine. De le voir devenir un mercenariat.

 

Le sacerdoce comme mercenariat

 

Soyons précis : qu’est-ce qu’un mercenaire ? C’est un étranger qui est payé pour une mission qu’il accepte d’accomplir en restant étranger à l’affaire. Appliqué à la vie pastorale, cela signifie la possibilité d’être chargé de faire paître les brebis (c’est un métier comme un autre) tout en demeurant, au fond, un étranger pour elles. En temps de paix, explique saint Grégoire le Grand, il est difficile de faire la différence entre le mercenaire et le vrai berger. C’est quand cela se gâte que les masques tombent ! Le mercenaire, explique Jésus, s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit. La vie des brebis n’est pas son problème ; la vie des brebis n’est pas la sienne.

 

Mercenariat et célibat

 

C’est à partir de ce point qu’on peut saisir la profonde convenance du célibat pour les prêtres.

En admettant  que le célibat consacré est un moyen génial, inspiré par Dieu en vue de favoriser la gratuité du service des bergers, de garantir une certaine pureté d’intention, d’éviter de que leur mission se transforme en business. À tel point que nous puissions oser dire, en ces termes, que le choix du célibat sacerdotal représente un progrès ! Progrès qui tranche avec le sacerdoce de l’Ancienne Alliance où les prêtres étaient mariés ; progrès aussi qui résulte d’un approfondissement, dans l’Église latine, de l’identité du prêtre configuré au Christ dont le célibat est étroitement lié au don de sa vie. Jésus aurait-il pu donner sa vie de façon aussi déterminée et libre, comme nous venons de l’entendre à travers l’allégorie du Bon Pasteur, en ayant un cœur d’époux et de père de famille ?

 

Deux exemples pour illustrer ce lien entre le célibat et le don de soi.

 

Le premier, je le tiens d’un témoignage donné par un jeune khmer, lors de mon voyage au Cambodge, il y a dix ans. Dans ce pays bouddhiste où l’évangélisation commence à peine, j’ai été très impressionné par le zèle missionnaire de nombre de frères évangéliques qui semblent aller plus vite et convertir à une plus grande échelle ! J’ai admiré l’audace de ces familles de pasteurs américains obtenant en quelques années la conversion de villages entiers…alors que nos missionnaires Français sont là depuis plus de quatre siècles.

En m’entendant m’interroger sur ce décalage, un cambodgien me dit une chose que je ne suis pas près d’oublier : « Oui, mais vous, les prêtres catholiques, vous serez toujours avec nous. Vous n’avez pas de famille à charge, vous serez là avez nous pour toute la vie et cela change tout… » Et ce jeune de me citer la longue liste des prêtres martyrs déportés au milieu des Khmers sous Pol Pot. Pour nombre de bouddhistes, le signe incroyable du célibat des prêtres catholiques offre la preuve vivante de la charité pastorale, le gage d’un don sans retour qui contribue à une évangélisation plus lente, mais plus profonde aussi.

 

 

Dans le même sens, je pense aux faits historiques rapportés par le film Shooting Dogs qui relate le génocide rwandais de 1994. Joe, un étudiant anglais a rejoint Father Christopher, un prêtre catholique anglais pour l’aider à diriger l’école technique qu’il a fondée. Mais celle-ci ne tarde pas à devenir un centre pour les réfugiés Tutsi, encerclé par les Hutus et leurs machettes. On assiste à l’évacuation des ressortissants européens par les forces de l’ONU, tandis que les autres réfugiés sont honteusement abandonnés au pire.

Dans une scène sublime, Joe et Christopher se disent au-revoir avant le massacre intégral. Joe rentre au pays sous escorte et on le comprend bien : il était juste venu pour un stage de quelques mois ! Le P.Christopher, libre, fait le choix de rester avec ses brebis, essayant de sauver un maximum d’enfants jusqu’au bout – ce qu’il paiera effectivement de sa vie. Ce prêtre n’est pas un mercenaire. Son célibat l’a disposé au martyre : sa famille, c’est ce peuple qu’il a engendré à la foi par sa Parole. Son cœur n’a personne d’autre à protéger que ces enfants. En homme libre comme le Christ, il signe sa prédication de son sang, et dit, avec Jésus, aux yeux du monde :

 

Le Père m’aime parce que je donne ma vie…Personne n’a pu me l’enlever : je la donne de moi-même !

 

Qu’on ne me dise pas que ces situations extrêmes n’ont rien à voir avec notre civilisation. Les conditions de la nouvelle évangélisation ressemblent de plus en plus à celles de la première évangélisation qui appelle souvent un don total. En exaltant le célibat sacerdotal, loin de moi l’idée de dénigrer les prêtres mariés, qui n’ont jamais cessé d’exister dans notre Église catholique, en Orient. Mais eux-mêmes, qui connaissent le double régime, ne nous cachent pas leurs difficultés. Comme ce patriarche maronite d’Antioche qui s’adressait en ces termes aux évêques latins, lors d’un synode il y a quelques années : « l’ordination des hommes mariés, s’il résout un problème, en crée d’autres aussi graves. Celui-ci a le devoir de s’occuper de sa femme et de ses enfants, leur assurer une bonne éducation, les caser socialement. Aussi la prêtrise a-t-elle été un moyen de promotion sociale au Liban. » Et de conclure, en regardant notre situation en Europe : « Le célibat est le joyau le plus précieux dans le trésor de l’Église Catholique ! ».

 

Un joyau dont nous sommes tous responsables

 

Ce joyau, frères et sœurs bien-aimés, n’est donc pas seulement l’affaire des prêtres. Ils n’en sont pas les seuls gardiens ! C’est le trésor de l’Église. Un symbole précieux que nous devons tous promouvoir parce qu’il signifie excellemment l’Amour inconditionnel du Sauveur pour tous les hommes ! Un don qui mérite estime et protection, ne serait que parce que vous en êtes les bénéficiaires.

Et d’abord un choix que fit le Christ Lui-même, en totale opposition avec sa propre tradition religieuse juive ! Assurément, pas plus que le mariage, le célibat consacré n’immunise de l’infidélité ou du scandale, ni ne saurait guérir des vices cachés. Dire qu’il favorise la générosité et prévient du mercenariat, ne saurait garantir une quelconque infaillibilité ! Mais reconnaissons que le sacrifice que représente le célibat peut puissamment aider le berger à servir et aimer le troupeau qui lui est confié, avec la charité du Bon Pasteur ! Contribuer à lui forger un cœur désintéressé et libre ! Assez libre pour faire de chaque homme son frère. De chaque femme sa sœur. De chaque enfant son enfant ! À le configurer à Jésus élevé sur la Croix, dont le Cœur transpercé, autant que les bras étendus cherchent à embrasser toute la famille humaine !

Oui, le célibat reste un sacrifice : le choix d’un amour plus large et étendu, le choix que fit le Christ-Prêtre Lui-même.

Frères et Soeurs bien-aimés, osons l’affirmer, le tradition du célibat des prêtres représente un progrès magnifique dans la manifestation de la disponibilité et la sollicitude du Bon Pasteur de nos âmes (cf. 1 P 2, 26) !

Vouloir plaire au monde représenterait une régression. Nous n’avons pas à en vouloir au monde de ne pas parvenir à s’expliquer nos choix. Comment le pourrait-il sans un regard de foi ? Et peut-être que la liberté avec laquelle nous posons ces choix représente une insolence impardonnable ?

De fait, le célibat consacré signifie que Dieu est Dieu, qu’Il nous aime inconditionnellement ; qu’Il mérite qu’on lui donne tout ! Que le salut du monde n’est pas une activité comme un autre, mais l’urgence des urgences ! Voilà une vérité que le célibat des prêtres manifeste sans parole, mais réellement.

Frères et sœurs bien-aimés, ce trésor, il revient à tous les fils de l’Eglise de le protéger. Ce qui exige d’abord de le reconnaître et de l’estimer, dans la foi.

Par votre prière et votre sollicitude, puissiez-vous toujours aider vos prêtres à devenir ce qu’ils sont – et que le monde ne connaît pas encore !

Et en devenant ce qu’ils sont, ils vous aideront, par leur prière et leur sollicitude, à devenir ce que vous êtes – et que le monde ne connaît pas encore ! Amen.

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