En chaire et en os

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Jn 15, 9-17 – VI°DIMANCHE DE PÂQUES (10 MAI 2015)

Je ne vous appelle plus serviteurs, Je vous appelle mes amis…

Frères et soeurs bien-aimés, pourquoi serait-il important de comprendre la relation de Jésus avec ses disciples et donc avec nous, comme une amitié ?

Je vois au moins trois raisons qui expliqueraient cette qualification par le Christ.

Amitié et mission

La première, c’est celle que j’ai développée dimanche dernier et que l’allégorie de la vigne souligne avec force. Si le lien qui nous attache à Dieu est plus qu’une relation de dépendance et de service éventuel, mais une relation d’amour, il faut s’attendre à ce que le Seigneur puisse nous demander davantage. Si Dieu est autre chose qu’un grand patron : qu’Il est un Père et que son Fils nous offre son amitié, l’injonction à « porter du fruit » nous concernera davantage !

Si c’est un ami qui nous invite à demeurer en Lui et non un Maître qui nous demande de « rester au bureau » ou connecté même le week-end à la boîte si c’est bien autre chose… C’est un ami qui nous dit : Il y a urgence, vient m’aider… l’idée de répondre « on verra lundi » ne nous traversera pas l’esprit ! Au nom de l’amitié, Jésus peut vraiment tout nous demander !

 Amitié et révélation

Deuxièmement, Jésus nous appelle ses amis pour une raison qu’il vient également de préciser : le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais si Je vous appelle mes amis, parce que tout ce que J’ai entendu de mon Père, Je vous l’ai fait connaître….autrement dit : J’ai décidé de vous mettre dans le secret !

La révélation chrétienne est une confidence divine à laquelle tout homme peut être initié. Elle nous « met dans le coup », nous dévoilant le dessein miséricordieux du Père qui a sauvé le monde en envoyant son propre Fils et nous supplie de l’accueillir pour bénéficier de ce salut. Seule une amitié autorise certains partages, certaines révélations : ici, rien de moins que le secret de Dieu : « envoyer son Fils dans le monde pour notre salut ».

Amitié et liberté

Mais il y a une troisième raison qui permet de saisir ce que recouvre cette amitié.

Une conséquence appréciable qui transparaît, en filigrane dans ce chapitre 15 de saint Jean, à travers deux affirmations étonnantes pour qui prend le temps de les considérer, celle de dimanche dernier, au début du discours : «Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, Il vous le donnera » reprise dans la seconde partie du discours que nous entendons en ce dimanche : « Si vous demeurez en Moi…demandez ce que vous voudrez et vous l’aurez » !

Il faut oser contempler ce mystère : toute personne qui a vraiment épousé la cause de Jésus (qui espère « agir en son Nom » dira-t-on), qui veut être compté parmi ses amis, s’entend dire de la part du Fils de Dieu : demande-Moi ce que tu veux, Je te l’accorderai…

Une promesse, disons-le en passant, qui rappelle étrangement l’imprudente déclaration d’Hérode à la fille d’Hérodiade, coup de sang qui en serait l’imitation démoniaque : aveuglé par une passion coupable, Hérode se prend pour Dieu et provoque l’exécution du Baptiste !

Tout au contraire, Celui qui parle ici est le  Dieu Tout-Puissant et c’est inspiré par l’amitié vertueuse qu’il établit avec ceux qu’Il aime que le Seigneur ose s’avancer à ce point et nous fait des promesses déconcertantes, mais qu’il ne faut pas bouder. Après tout, si le cœur du fidèle disciple est par définition accordé à celui de Dieu, il n’est pas étonnant, comme l’histoire de saints nous le montre, que ceux-ci puissent non pas avoir des droits sur le Cœur de Dieu, mais éprouver des besoins qui sont ceux que Dieu veut et donc que le Seigneur peut s’empresser d’accomplir amoureusement !

 

Une petite histoire pour illustrer mon propos. Elle nous vient du Moyen-Orient.

Une communauté de religieuses très jeunes vivait à fond le vœu de pauvreté. Vraiment, sans tricher. Pour subsister, elles n’avaient qu’un jardin potager. Il leur permettait de se nourrir et aussi, pour couvrir d’autres dépenses, d’aller vendre au marché de la ville des haricots, des tomates, des oignons, des pommes de terre, des salades et des poivrons. Mais comme elles étaient trop pauvres pour avoir un chariot, elles portaient leurs cageots à pied…le monastère étant assez éloigné du bourg. Un jour, elles se disent que, tout de même, ce serait mieux d’avoir un petit âne pour le transport.

Ce n’est pas un luxe qu’elles peuvent se payer, mais c’est un don qu’elles sont prêtes à recevoir du Ciel ! Pour l’obtenir, elles décident de prier une neuvaine à saint Joseph. Et pour qu’il comprenne bien, une sœur du couvent dessine un âne sur un papier qu’elle plie en quatre et glisse sous la statue de saint Joseph, dans la chapelle. Et tous les matins et tous les soirs, pendant neuf jours, elles ajoutent à la fin des offices de laudes et de vêpres cette supplication « Saint Joseph, vous vous êtes si bien occupé des soucis matériels de la sainte Famille de Nazareth (et vous aviez même un âne pour vous soutenir) voyez notre difficulté daignez nous accorder le secours d’un âne dont la force nous aiderait pour le transport des légumes au marché ! Etc. Amen ».

Le neuvième jour, dans la matinée, la cloche de la porte d’entrée du couvent sonne. La sœur portière va ouvrir. C’est un voisin. Il tient au bout d’une corde un âne et demande si par hasard elles étaient intéressées par son jeune bourricot. La sœur n’en croit pas ses yeux et ses oreilles. Elle le remercie chaleureusement. « Cependant, prévient le généreux voisin, cet âne a un petit défaut : il lui manque la queue. Il est né comme ça, ce n’est pas bien esthétique, mais cela ne l’empêche pas d’être costaud ». Bien sur la sœur s’empresse de lui dire qu’elle et sa communauté ne voient aucun inconvénient à cela et qu’elles acceptent avec joie ce compagnon qui leur rendra grandement service. Dans le couvent, c’est l’explosion de joie et l’émerveillement devant la réponse si prompte de saint Joseph. On traitera avec beaucoup d’égard ce cadeau du ciel. Les jours passent, le petit âne gris, comme dans la chanson, se révèle docile et courageux. C’est parfait, merci Seigneur d’avoir agréé la prière de saint Joseph !

Un matin, la sœur dessinatrice, en faisant le ménage de la chapelle se souvient tout à coup qu’elle n’a pas retiré le petit billet déposé sous la statue. Or, ce petit pense-bête ne sert plus a rien, désormais…Quelle n’est pas sa surprise quand elle déplie le papier pour se rappeler le dessin fait trois semaines plus tôt : dans sa précipitation d’alors, elle avait oublié de dessiner une queue à l’âne !

Preuve en image que le Seigneur ne manque ni d’humour, ni d’attention !

C’est justement, ce que je veux essayer de souligner ce soir, Jésus insiste par deux fois pour que nous usions de cette même liberté qui existe entre des amis à qui on peut tout demander, « tout  et dans le détail » pourvu que cela s’inscrive dans le plan de Dieu qui est vaste. Nous n’avons pas fini de comprendre que si la volonté et la connaissance humaine sont blessées et aveugles la plupart du temps, le Christ s’emploie à les restaurer progressivement. Par conséquent, il est pas vertueux de soupçonner à tout bout de champ la pureté des désirs humains en leur opposant a priori et systématiquement la volonté divine. Pourquoi penser que Dieu jugerait nos demandes personnelles déplacées ? L’amitié n’est-elle pas, comme on le dit joliment en latin, idem velle, idem nolle ?  Même volonté, même refus ?

C’est comme pour la rédaction des différents livres de la Bible… Alors que certaines religions monothéistes imaginent que la parole de Dieu est dictée d’en haut et que celui qui la transcrit n’y est pour rien, que la parole sera d’autant plus divine qu’elle sera moins humaine, la véritable révélation (celle du Dieu de la Bible) ne conçoit pas les choses ainsi : sa rédaction n’est pas dictée, elle est inspirée. C’est à dire que l’Esprit Saint s’est mêlé à l’esprit d’un ou plusieurs auteurs. Et la parole n’est pas moins divine en étant plus humaine : seul le Tout-Puissant peut s’abaisser sans cesser d’être Dieu, seul Dieu peut assumer le risque de travailler avec des amis et non de simples exécutants !

Il en va de même pour certaines de nos initiatives, certaines idées, certains projets ; certains désirs peuvent nous sembler bien humains. Il reste, en effet, à les éprouver dans la lumière de l’Esprit pour voir si Jésus les agrée. Mais le Seigneur nous prie de ne pas hésiter et Lui-même prend au sérieux nos demande…prenant un divin plaisir à les exaucer dans le détail ! L’anecdote survenue dans ce monastère de sœurs orientales révèle la délicatesse de Dieu qui se sent engagé par sa déclaration d’amitié : parce que vous êtes mes amis et que vos cœurs sont déjà accordés au Mien, Je prends au sérieux vos demandes que Je ne regarde pas en fronçant les sourcils, comme des demandes bassement humaines, mais avec la bienveillance qu’on accorde à des amis dont on ne remet pas en cause la pureté d’intention, pourvu que l’Amitié qui nous lie soit authentique, pourvu seulement qu’on prenne tous les moyens de vivre en pleine communion avec Moi, de demeurer en Moi.

Frères et soeurs bien-aimés, sans cesser bien entendu, de travailler généreusement à la vigne du Seigneur en tâchant de porter du fruit pour sa plus grande joie, et confondus par la confiance que nous fait le Père en nous mettant dans le secret, ne craignons pas de présenter nos demandes avec audace et familiarité à Jésus, le Fils du Dieu vivant, le Rois des rois qui ne se lasse pas de nous redire à quel point son amour dépasse tout ce que nous pouvons imaginer. Amen.

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