En chaire et en os

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Mc 4, 26-34 – XI° DIMANCHE DANS L’ANNÉE (14 JUIN 2015)

Connaissez-vous le proverbe qui dit qu’on a beau y faire, la mauvaise herbe pousse toujours ? La première des deux paraboles que nous venons d’entendre dit tout autre chose : qu’il est une bonne herbe qui pousse toujours ! Le règne de Dieu est semblable à une semence jetée en terre, qui pousse nuit et jour, indépendamment de la conscience qu’on peut en avoir…

Quelle consolation nous offre cette parole de Dieu, en cette fin d’année scolaire !

Au-delà des examens, des concours et des résultats, elle pointe un travail et des résultats invisibles mais plus décisifs que les évaluations humaines. Au-delà du brevet, de mon admission en prépa ou du concours, elle révèle un autre défi, celui de mon intégration au ciel et celui de la croissance du Royaume de Dieu sur terre, rien de moins !

Je sais qu’au jour de mon baptême, une semence d’éternité a été déposée au fond de mon âme ; qu’un contact initial a été établi avec le Père, par le Fils et dans l’Esprit, en vue de m’apprendre – au-delà des activités transitoires et nécessaires de l’existence – mon vrai métier d’homme. Si je peux rencontrer des difficultés à trouver ma place dans le monde, rien ne devrait m’empêcher de m’employer dès maintenant à rejoindre celle que Jésus me prépare au Ciel (Jn 14). Et cette réussite importe plus que tout.

Loin de moi d’opposer le fait de réussir dans la vie et de réussir sa vie : mais c’est en fidélité à l’enseignement de Jésus que nous devons proclamer la précellence de cette œuvre spirituelle qui s’origine dans l’intimité de nos cœurs.

La véritable histoire de l’Église – autrement dit la véritable Histoire du monde – est celle du règne de la grâce ici-bas, autrement dit de la sainteté. Elle est faite d’innombrables récits qui illustrent la réalisation de la prophétie d’Ézéchiel (17, 22-24), c’est-à-dire d’élévations soudaines dues à des interventions divines. Combien de rameaux insignifiants n’ont-ils pas été replantés par la main du Seigneur, pour devenir des arbres magnifiques ?

Pensez à saint Jean-Marie Vianney ou à saint Jean Bosco : à vue humaine, qui aurait parié sur ces petits paysans ? Avec la grâce de Dieu, ces simples enfants devinrent de prolifiques patriarches, pères d’une multitude de pauvres : les oiseaux du ciel purent faire leur nid à leur ombre (cf. Mc 4, 32) ! Aujourd’hui comme hier, comment ne pas admirer avec quelle liberté le Seigneur sait susciter des saints, se riant des prévisions humaines ! La grâce du baptême est imprévisible et puissante : elle renverse toutes les déterminations. À l’heure des évaluations, il est bon de se l’entendre dire de la part du Seigneur !

Maintenant, à partir de la première image fournie par Jésus, essayons de distinguer, dans le processus de croissance du Royaume, la part qui revient à l’homme et celle qui revient à Dieu…

Semer dans la foi

D’abord, où Jésus se cache-t-il dans cette parabole ?

Il ne peut pas être, comme dans une autre histoire, le Semeur sorti pour semer…puisqu’on nous dit que l’homme qui jette le grain n’a pas conscience de toute la portée de son geste. Cette limitation de la connaissance ne sied pas au Fils de Dieu. Mais son humilité nous autorise plutôt à le voir, il me semble, se laisser prendre et donner par nos mains.

Et donc à le situer dans chaque graine, chaque germe prêt à éclore en des manifestations d’amour. Le Christ est bien l’unique semence du Royaume, « le Verbe par Qui tout a été fait et sans Qui rien ne fut » ( Jn 1, 3) et même le Royaume en personne ! Son Eglise, qui en prolonge la présence, n’est rien de moins que « Jésus-Christ répandu et communiqué », selon la célèbre formule de Bossuet.

Jésus-Christ est donc ensemencé par nos pauvres mains !

Son Royaume nous est confié. Les graines du salut nous sont distribuées et charge à nous de les planter.

L’ensemencement ? C’est la diffusion du Christ Jésus, Verbe de Dieu, essentiellement à travers les paroles et les actes des chrétiens ! C’est dans ce but qu’inlassablement nous ouvrons et proclamons l’Évangile. Afin que son écho résonne, depuis la liturgie de nos sanctuaires jusque dans les lieux reculés, là où vous vivez et travaillez ! Oui, jusqu’au dernier étage de cette tour de la Défense ou ce collège de la République, où vous vous rendez toutes les semaines !

À chaque fois que les sacrements nous plongent dans le mystère pascal, la pensée du Christ travaille à imprégner nos âmes, pénétrer nos foyers, irradier nos relations. La célèbre prière de Saint François exprime au mieux ce que signifie cette extension qui passe à travers nous :

Seigneur, là où est la haine, que je mette l’amour !

Là où est l’offense, que je mette le pardon !

Là où est la discorde, que je mette l’union !

Là où est l’erreur, que je mette la vérité !  

Là où est le doute, que je mette la foi !

Là où est le désespoir, que je mette l’espérance !

Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière !

Là où est la tristesse, que je mette la joie !

On pourrait paraphraser la Petite Thérèse et dire «semer c’est tout donner (donc donner Jésus) et se donner soi-même» !

Patienter dans l’espérance

Mais que faire de la remarque du Seigneur qui souligne l’inconscience du semeur ? Ne représente-t-elle pas, en creux, un appel à poser un regard de foi sur le travail qui s’opère jour et nuit, invisiblement ?

Comme le dirait Obélix, on n’a jamais vu un arbre pousser…

Et de la même façon, la lente et irrépressible croissance du Royaume de Dieu risque sans cesse d’échapper à nos regards. Il faut être assez contemplatif pour voir un arbre pousser, cela demande un certain entraînement ! Le mystère de cette croissance invisible échappe à la perception de nos sens, mais nous concerne bien et appelle un regard d’espérance ! Comment admettre, par exemple, que l’hiver ne soit pas un « temps mort » mais de germination ? Que durant les saisons en apparence mortelles de mon existence se préparent peut-être les plus belles floraisons ? Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, peut-il porter du fruit ? La foi perçoit ce que les sens ne sauraient saisir. Dans les moments difficiles, les échecs académiques par exemple, la confiance doit donc l’emporter ! Vous m’avez déjà entendu citer cette parole de chartreux qui m’est si chère « Ici-bas, nous ne vivons pas encore, nous apprenons à vivre ». Qu’il est doux de poser ce regard de foi sur notre vie pour la relativiser dans la lumière de l’éternité en redonnant priorité à ce travail invisible, en adoptant la patience du semeur, qui sait qu’un champ prêt à éclore peut ressembler, jusqu’en dernière minute, à un désert infertile !

Offrir dans l’amour

Enfin, le troisième moment de cette culture est plus explicite : « dès que le grain le permet, on y met la faucille, car c’est le temps de la moisson »… Qu’est-ce que la moisson, pour un baptisé ? Quel est ce moment où les fruits de notre vie sont recueillis pour la gloire de Dieu et le salut du monde ? Avant la moisson du Ciel, il s’agit assurément de l’Eucharistie.

En apportant le fruit de nos activités à l’autel chaque dimanche, nous apprenons à remettre notre vie au Seigneur.

À déposer ce qui nous appartient, et ce que nous sommes ! Reconnaissant que tout ce qui est bon, juste, vrai et saint procède de Lui, nous voulons tout Lui rendre ! Ce mouvement, c’est le saint sacrifice de la Messe du dimanche, préparé et prolongé par la prière quotidienne, qui l’achève.

Le dimanche suspend le vol du temps, nous permet de confesser que nous savons bien à qui appartient la vigne, il nous laisse le temps de remettre le fruit à Celui qui nous a confié les graines ! Et pour autant que nous nous serons exercés à cette remise hebdomadaire de nous-mêmes et de toutes nos œuvres, notre mort sera une belle pâque ! L’heure des comptes ne sera pas une surprise, mais un dévoilement « car il nous faudra tous apparaître à découvert, dit saint Paul, devant le tribunal du Christ, pour que chacun reçoive ce qu’il a mérité, soit en bien, soit en mal, pendant qu’il était dans son corps ».

Bref, résumons la répartition des tâches entre Dieu et nous, selon cette parabole :

C’est l’homme qui sème dans la foi, mais c’est le Christ Qui est la semence. C’est l’homme qui patiente dans l’espérance, conscient que le Seigneur est toujours à l’œuvre, même pendant la nuit. Enfin, dans un même amour, c’est l’homme qui moissonne et c’est le Christ qui recueille son fruit, au nom du Père, dans l’Eucharistie !

Frères et Sœurs bien-aimés, avec ces dernières semaines d’effort et l’approche des vacances, replaçons-nous dans cette bienheureuse perspective, souvenons-nous de la beauté de notre vocation commune au-delà de la diversité de nos occupations… de cette œuvre qui sous-tend toutes nos activités et leur donne leur véritable sens ! Il est fidèle Celui qui nous appelle ! (1 Thess 5, 24).

La joie du Père est de nous voir grandir dans l’union à son Fils ! De nous voir devenir, jour après jour, des fils et des filles toujours plus animés de cet Amour qui est la raison de tout. Qu’on y songe ou pas, son empire s’étend irrépressiblement, nuit et jour (Mc 4, 27), mais Jésus nous prie de L’aider, avec une conscience et un enthousiasme renouvelés, à hâter la venue de son Règne de justice et de paix. Amen.

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