En chaire et en os

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Mc 4, 35-41 – XII° Dimanche dans l’Année (21 JUIN 2015)

Frères et Sœurs bien-aimés, en méditant la parole que Dieu nous adresse en ce dimanche, un mot écrit par l’abbé Huvelin m’est revenu. Ce saint prêtre parisien avait vraiment l’art de résumer des vérités profondes, en des formules faciles à mémoriser. Il aimait, entre autres, répéter celle-ci :

« Il me semble que je pourrais placer toute vie chrétienne dans trois regards.

Le regard sur soi-même, qui s’appellerait l’humilité.

Le regard vers Dieu, qui s’appellerait la confiance.

Le regard sur les autres, qui s’appellerait la bonté. Toute la vie chrétienne serait là. »

N’est-ce pas précisément ce que nous fait entendre le Seigneur aujourd’hui ?

Un appel à changer le regard que nous portons sur nous-mêmes, sur Lui et sur les autres. Un appel à regarder autrement.

Premier regard

Le regard d’humilité consiste tout simplement à prendre conscience que nous ne sommes pas le centre de la vie, de la réalité.

C’est le rappel que le Seigneur adresse à Job au milieu de la tempête : pourquoi t’étonner du déchaînement des flots et ne pas admirer de quelle façon, les autres jours, la mer est si bien maîtrisée ? Et de façon plus poétique : « Qui donc a retenu la mer avec des portes…(et disposé des verrous) » ?

Si la contemplation de la puissance de la nature, ainsi que nous y invite la dernière encyclique du Pape, ne doit jamais cesser de nourrir notre admiration, combien plus, ajoute saint Paul, l’événement de la mort et de la résurrection du Sauveur devrait-elle la forcer :

« Le Christ est mort pour tous, afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur Lui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Cor 5).

L’humilité procède d’un décentrement devant l’œuvre de Dieu. Elle consiste à se placer du bon côté de l’objectif… qui n’est donc pas celui du selfie ! Regardons la vie, sa fragilité et sa grandeur, telle qu’elle s’offre à notre regard, telle que Dieu nous l’offre, sans cesser de nous en étonner.

Nous étonner non seulement d’être vivant et de tenir cette vie d’un Autre ; mais nous extasier devant le mystère de toute vie. Le regard d’humilité est donc un appel au réalisme. Un réveil, un sursaut de bon sens qui nous fait prendre le large avec les représentations « égolâtres » et factices, qui donne congé au virtuel ! Dans la pédagogie scoute, cette éducation au réel passe par la confrontation avec le milieu naturel qui fournit l’occasion d’admirer la splendeur de l’œuvre de Dieu, de pressentir sa toute-puissance, la nécessité de sa providence et d’apprécier la vie comme une grâce inestimable !

Deuxième regard

Le deuxième regard nommé par l’abbé Huvelin, c’est le regard vers Dieu qui s’appellerait la confiance. La scène évangélique de la tempête est évidemment des plus éloquentes. En nous appuyant sur ce sentiment inspiré de dépendance radicale au créateur et sauveur, Jésus nous invite à nous tourner intérieurement vers Lui en toutes circonstances. Je dis intérieurement, car il se peut qu’il y ait plus à savoir qu’à voir. À défaut de voir, savoir que Dieu est là.

Le fait que Jésus se soit assoupi signifie que ses paupières à Lui sont fermées, que nous avons peu de chances de croiser son regard ! Qu’il faut donc peut-être fermer les nôtres et voir plus profondément, avec les yeux du cœur ! Regarder au fond de l’embarcation, c’est chercher au fond de nous-mêmes jusqu’à déceler la présence de Celui qui nous a promis d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde !

Si le regard d’humilité consistait à nous décentrer en passant du bon côté de l’objectif, en consentant à ne plus être le sujet ultime, à relativiser notre vie pour mieux l’apprécier, on pourrait filer la métaphore de l’appareil photo en comparant le deuxième regard, celui de la confiance, aux « stabilisateurs » dont sont équipés quasiment tous nos appareils depuis les premiers « reflex ». Ce qu’on appelle un « stabilisateur », qu’il soit optique ou numérique, est un système qui parvient à fixer l’image, alors même que nous bougeons, voire que nous perdons pied ! Le tangage et le roulis peuvent bien menacer de me faire perdre tous mes repères, si mon cœur est stabilisé dans Celui de Jésus, je peux voir clair au milieu de la tempête et éviter de chavirer.

Ce n’est pas une idée rassurante et autosuggérée que capte l’appareil équipé d’un stabilisateur, c’est bien la réalité qui est alors saisie ! L’épreuve et la crainte du danger, m’obstruent la vue, mais la confiance dans le Seigneur me stabilise, la foi m’établit en Dieu et surmonte l’angoisse, corrige le flou inquiétant.

 Troisième regard

Enfin, le troisième regard pourrait également être comparé à un progrès optique bien connu… « Le regard sur les autres, écrivait l’abbé Huvelin, s’appelle la bonté ». La bonté, c’est cette capacité qu’ont les vrais disciples du Christ, les saints, à poser sur chaque personne un regard bienveillant.

Autrement dit à régler leur objectif de façon presque automatique, à réaliser la mise au point optimale qui, pour un chrétien, est évidemment celle de l’amour. C’est l’autofocus ! L’autofocus de la charité ! Qui veut saisir toute personne sous son meilleur jour ; cet amour qui n’est pas aveugle, mais qui est plutôt seul à bien voir !

Nous venons de l’entendre, saint Paul en fait une conséquence immédiate du regard que nous portons vers Dieu ! Après avoir rappelé que nous devions placer Jésus au centre, ou plus exactement avoir découvert qu’Il était au centre de tout), il écrit que « désormais, nous ne connaissons plus personne à la manière humaine…celui qui est en Jésus-Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né ».

Le chrétien voit se dessiner un autre monde au milieu du monde…Le monde nouveau, c’est celui qui se découvre à celui qui regarde avec amour. Le monde ancien, c’est celui que mon aveuglement me faisait concevoir. C’est ma manière faussée, floutée de voir le monde. C’était mon incapacité à voir ce qui est aimable en chacun. À la suite du Christ, aimer doit devenir un réflexe !

Dans un autre écrit, l’abbé Huvelin précisait que le lien entre la bonté et la prière est immédiat, citons-le encore : « Voici une âme qui prie…Que diriez-vous de cette âme, si au sortir de l’église, elle parlait d’une certaine manière, employait un certain ton, avait un geste méprisant ? Que diriez-vous ? Vous diriez : C’est un cri de paon ! c’est la plus désagréable fausse note. Quand on prie, on est bon ; autrement, on ne prie pas ! »

« Quand on prie, on est bon » on ne peut être plus clair ! L’acquisition de la mise au point automatique de l’Amour s’effectue dans la prière. C’est dans le cœur à Cœur avec Dieu que l’art de la mise au point s’apprend et se reçoit. L’autofocus est une grâce qui se reçoit d’En-Haut ou que le dialogue familier avec le Seigneur permet d’obtenir. Vous connaissez tous la réponse géniale adressée par un paysan au Curé d’Ars qui lui demandait comment il priait :  « C’est simple, Monsieur le Curé, j’avise le Bon Dieu et Il m’avise ! ». Il aurait pu dire « Je règle mon objectif » ou « Je règle mon regard sur le regard de Dieu ».

Un triple regard d’amour

Retenons, si vous le voulez bien, cet enseignement de l’abbé Huvelin, qui nous offre un bel écho de la Parole que Dieu nous adresse cette semaine :

« Il me semble que je pourrais placer toute vie chrétienne dans trois regards. Le regard sur soi-même, qui s’appellerait l’humilité. Le regard vers Dieu, qui s’appellerait la confiance, la reconnaissance. Le regard sur les autres, qui s’appellerait la bonté. Toute la vie chrétienne serait là. »

L’humilité, consiste à passer du bon côté de l’objectif.

La confiance, à activer le stabilisateur.

La bonté, à choisir l’autofocus de l’amour !

Cette façon de regarder, Frères et Sœurs bien-aimés, pour autant, n’est ni un idéal, ni une affaire de simple technique. Elle relève, pour chacun d’entre nous, d’un art à acquérir. L’art de saisir la réalité, chaque personne et chaque événement dans toute sa beauté, sous son vrai jour !

Croyons qu’en recevant la sainte Eucharistie, nous communions au Corps, au Cœur et au regard de Jésus ! Que cette capacité à regarder et aimer le Père, le monde et chacun en vérité nous est offerte, en toute amitié ! Qu’en cet instant nous pouvons faire nôtres les qualités humaines du Fils de Dieu : son humilité, sa confiance et sa bonté ! Alors approchons-nous de la sainte table avec un fervent désir de sentir son Cœur battre dans le nôtre, de changer profondément…et d’y voir toujours plus clair, dans la lumière de l’Amour. Amen.

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